Georg Baselitz
1938 – 2026
Baselitz, c'est la rencontre avec la puissance d'un artiste.
LE MAÎTRE QUE JE ME SUIS CHOISI
Je connaissais déjà son nom, alors étudiante aux Beaux-Arts de Nancy. Mais c'est au Musée d'Art Moderne de Paris, en 2011, que je l'ai véritablement rencontré. Il était là, d'ailleurs avec sa femme, quelque part dans la salle. Je regardais les portraits de Dresde, ces visages sculptés qui portaient en eux la mémoire des bombardements. Des visages taillés à la tronçonneuse. Un outil de bûcheron. Avec ce minimum de moyens, cette brutalité assumée, j'ai ressenti quelque chose de très précis : la justesse et la précision de son outil.
Il travaille en direct. D'une idée fixée sur le papier, il attaque. C'est brut. Il agit.
Ce jour-là, j'ai su qu'il comptait. Après, je l'ai suivi partout: dans les grandes galeries, chez Ropac, dans les foires. À la FIAC, sous la verrière du Grand Palais, je me suis retrouvée au pied d'une figure monumentale. Un colosse dressé, taillé dans la masse, peint d'un bleu ciel brut : Peuple Chose Zéro. Le bois arraché, déchiré, portait encore les marques de la tronçonneuse. J'arrivais à peine à mi-hauteur de la pièce. Ce n'était pas de la sculpture au sens académique, c'était un corps arraché à la matière brute, avec une puissance physique qui vous cloue sur place. Le titre m'a longtemps interrogé.
C'est cette audace que j'ai retenue de lui. Il faut avoir une puissance. Avec peu d'outils, peu de gamme de couleurs, un geste minimaliste mais total. Baselitz ne chiade pas ses fonds en peinture, ce qui compte, c'est l'acte. La frappe. L'instant. Certaines de ses toiles inversées ne sont pas intellectuelles : ce sont des instants. C'est sa spontanéité qui crée l'instant.
FIAC, Grand Palais, Paris — octobre 2013. Devant Peuple Chose Zéro de Georg Baselitz, bois taillé à la tronçonneuse et peint.
« La Fiac, c'est super pour ça, on s'approche des œuvres… »
Je travaille comme lui: à l'horizontale, au sol. Tout le poids du corps passe dans le geste. Quand j'ai créé L'Homme/cascade, sculpté dans ma matière pierre et peinte d'un seul coup de pinceau anthracite, j'ai senti sa présence dans ma main. Ma collection Colosse au pied d'argile, ce travail sur le déséquilibre, porte aussi cette empreinte. Et le lien avec ses figures inversées, je le vois clairement : qu'il soit à l'endroit ou à l'envers, il y a toujours cette notion de suspension dans le vide.
On dit que les artistes ne meurent pas. C'est vrai, mais la tristesse est là quand même. Il a travaillé jusqu'au bout, depuis son fauteuil roulant, refusant les petits formats. Il a donné une œuvre, un point de départ pour nombre d'artistes. Ce qu'il reste, c'est quelque chose de grandiose, et c'est un artiste que je continuerai de consulter régulièrement pour retrouver cette chose essentielle : être dans l'instantané.
Le conseil silencieux qu'il m'a donné, juste par son œuvre : l'homme est centré.
FILIATION
Non pas une comparaison, mais un dialogue silencieux entre deux manières d'affronter la matière.
Le maître que je me suis choisi n'est plus là. Mais dans chaque geste que je porte sur la matière, il continue de me dire : plus fort.
Sylvia Rhud, Castillon, mai 2026